10 points à retenir du Digital News Report 2023, avec Alice Antheaume

Chaque année, le Reuters Institute publie un rapport sur les tendances et usages observés chez les consommateur·ices d'infos en ligne. Médianes s’est entretenu avec Alice Antheaume, directrice exécutive de l’École de journalisme de Sciences Po et co-autrice du rapport.

Owen Huchon
Owen Huchon

1. Pour leur accès à l’information, les Français·es privilégient Internet et la télévision

D’un point de vue général, en France, Internet et la télévision restent les deux sources principales d’information. Malgré une chute significative observée du côté des journaux papier ces dernières années, son usage semble désormais se stabiliser autour des 15%.

Sur Internet, les habitudes de consommation sont variées. Les réseaux sociaux sont devenus depuis 2021 la porte d’entrée privilégiée vers les contenus produits par les médias, devant les accès directs via les sites internet ou les applications. Aujourd’hui, 30% des sondé·es affirment passer principalement par un réseau social afin de consulter la presse en ligne.

Devant cet écart qui se creuse depuis plusieurs années, Alice Antheaume préconise une diversification des moyens d’accès à l’information : « Si vous comptez sur un accès à une page d'accueil en tapant par exemple “ Médianes.org ”, “ Le Figaro.fr ” ou “ Le Monde.fr ”, vous êtes un média quasiment mort. L’accès, ça ne se fait pas comme ça. Il y a vraiment une plateformisation des contenus qui fait que l'accès va se faire par l'endroit où se trouvent déjà la plupart des usager·ères, qui vont de temps en temps voir arriver un contenu d'information susceptible de les intéresser ».

2. Une défiance envers les algorithmes

Mais cet usage des réseaux sociaux s’accompagne d’une défiance croissante des utilisateur·ices envers ces plateformes, plus spécifiquement des algorithmes qui régissent leur fonctionnement.  Si en 2016, 48% des moins de 35 ans estimaient que la curation de contenu basée sur leurs habitudes de consommation était une bonne manière d’accéder à la l’information, ils ne sont plus que 35% aujourd’hui.

Un phénomène qui pourrait sembler paradoxal, mais qui ne surprend pas Alice Antheaume : « Les questions d’ambivalence, ce n’est pas que sur les réseaux sociaux, c’est partout. Je donne un autre exemple : BFM TV. Une des chaînes les plus décriées et pourtant, elle est très consommée. Donc sur les questions d'ambivalence, vous aurez toujours ce mouvement de balancier entre “ Je consomme de cette façon, tout en décriant cette façon de faire ”. C'est quand même quelque chose de très commun et qu’on va retrouver année après année, pas que pour des questions de réseaux sociaux ».

3. Les Français·es veulent « dompter » les algorithmes


Face à ce rejet, des utilisateur·ices, notamment les plus jeunes, tentent d’influencer ces mécanismes imposés par les réseaux sociaux, en favorisant ou limitant la présence de certains contenus. Le rapport indique que 65 % des moins de 35 ans et 55 % des plus de 35 ans « ont essayé d'influencer la sélection des articles en suivant des comptes ou en les supprimant, en les mettant en sourdine ou en les bloquant, ou en modifiant d'autres paramètres ». Parmi leurs motivations, les internautes expliquent vouloir favoriser une information plus fiable, consulter des perspectives diverses ou limiter les contenus toxiques. Seul un faible pourcentage souhaite rendre leur fil d’actualité plus amusant.

« On peut voir une prise de conscience et une maturité qui arrive sur la question des plateformes » observe Alice Antheaume, qui remarque toutefois que tous les publics ne sont pas attentifs aux contenus auxquels ils sont exposés : « Vous avez un double mouvement. Des gens qui sont sur des plateformes depuis un moment et qui cherchent d’une certaine manière à “ éduquer la plateforme ”. Puis, la consommation pure et simple, sans beaucoup de réflexion sur la source, sur le contenu, de façon presque passive ou en tout cas un peu robotique ».


4. TikTok, nouvelle porte d’entrée vers l’information pour les plus jeunes ?

Parmi toutes ces plateformes, Facebook est en perte de vitesse, concurrencée par YouTube et TikTok. En 2016, 42% des sondé·es indiquaient avoir utilisé Facebook pour de l’information. Aujourd’hui, ils sont 28%. TikTok observe de son côté une forte croissance depuis 2020.


Ce sont surtout les publics plus jeunes qui consultent de l’information sur le réseau social.

Cette popularité pourrait-elle convaincre les médias à partir à la conquête de nouveaux publics ? Bien que certaines rédactions aient réussi à construire une audience sur la plateforme, à l’image du Monde ou d’Alternatives Economiques par exemple, d’autres sont plus réticentes, tempère Alice Antheaume : « En décembre dernier, on a organisé une journée à Sciences Po sur TikTok et l'information. On partageait les bonnes et les mauvaises pratiques et tous les éditeurs qui étaient là se posaient la question d’y aller ou non. Ceux qui étaient déjà présents, expliquaient pourquoi ils le faisaient. (...) Il y en avait beaucoup aussi qui étaient présents à cette journée qui disaient :  “ Franchement quel est l'intérêt ? Je n’ai aucune donnée que je peux récolter. C’est un investissement énorme et parfois, effectivement, un positionnement éditorial qui est même modifié en partie pour correspondre aux besoins des audiences de TikTok ”. Finalement, j'ai trouvé que c'était très mitigé ».

En effet, les utilisateur·ices de TikTok affichent d’autres intérêts que les audiences d’autres réseaux. Sur l’application, ce sont les personnalités et influenceur·euses (55%) et les personnes ordinaires (44%) qui suscitent le plus d’intérêt. Les médias « mainstreams » (33%) et « alternatifs » (31%) sont moins plébiscités.

5. Une défiance envers les médias particulièrement importante en France

En France, la défiance envers les médias atteint un score historiquement élevé. 38 % des sondé·es affirment faire confiance aux médias en 2015, ce chiffre passe désormais à 30 %. « La France a toujours été un pays qui faisait peu confiance aux informations qui lui étaient proposées, rappelle Alice Antheaume, dans les 46 pays étudiés, on a toujours été malheureusement très bas au global ».

Parmi les causes avancées, le rapport pointe par exemple la question de la critique envers les médias avec une corrélation entre ce type de discours et la défiance. Mais le travail réalisé sur les médias, par des rédactions comme Arrêt sur images ou la Revue des Médias de l’INA, participe d’un autre côté à un travail de transparence nécessaire. Pour Alice Antheaume, les médias peuvent eux-mêmes y contribuer : « Il y a par exemple des efforts qui sont faits pour expliquer le processus de fabrication de l'information. Ce n’est peut-être pas encore fait suffisamment. Mais cela aide aussi à comprendre comment fonctionne la fabrique de l’information. Comment ça fonctionne ? Les contraintes ?  Puis, par exemple, toute la politique de transparence sur les corrections peut aider à renforcer les liens ».

6. Les Français·es se désintéressent de l’information, voire l’évitent


Le rapport observe également une baisse de l’intérêt pour l’information. Avec une perte de 23 points par rapport à 2015, la France fait partie des pays qui enregistrent la plus lourde chute. Le Reuters Institute s'est également intéressé à un phénomène en particulier : la déconnexion. Au-delà d'un désintérêt, une partie du public préfère éviter de s'exposer à l'actualité, et notamment sur des sujets qui peuvent être considérés comme anxiogènes.

En 2017, ils et elles étaient 29% à éviter volontairement l’information. Cette habitude est désormais adoptée par 36% des sondé·es.


Les sujets qui font l’objet d’un rejet varient entre les différents pays et de l’orientation politique des sondés·es. Toutefois, la guerre en Ukraine fait partie des sujets les plus cités (39%), suivie de la politique nationale (38%) puis des enjeux autour de la justice sociale (31%). Comment les médias peuvent-ils prendre en compte ce phénomène, tout en garantissant une couverture complète et juste de l’actualité ? « Il y a quand même des façons très intelligentes de donner des informations sans faire fuir les gens, répond Alice Antheaume, et ça, je pense que c'est vraiment du ressort de l'intelligence des journalistes et des rédactions, de savoir placer le curseur sans dénaturer leur positionnement et leur responsabilité. C'est sûr que si on commence à donner des informations qui font des scores impressionnants, vous allez faire l’impasse sur des sujets très importants ». Parmi les pistes à explorer, elle identifie également une certaine lacune concernant l’explication de sujets parfois difficiles à comprendre et contextualiser. « Ceux qu’on interroge sur leur désaffection disent aussi qu’il y a une autre partie : ils estiment que ce n’est pas bien expliqué. (...) D'ailleurs ce que les rédactions appellent les papiers “ pédago ”, ce sont des formats qui fonctionnent très bien, qui vous permettent de faire le point et qui, pour l'instant, donnent de bons résultats. Cela correspond à ce besoin de contextualisation ».

7. Les Français·es sont moins enclins à payer pour l'information en ligne …

Avec un score de 11%, la France se retrouve en bas du classement, devant le Royaume-Uni et le Japon à 9%.

47 % des non-abonné·es assurent même que rien ne pourrait les convaincre de faire autrement et 29 % souhaitent des abonnements moins chers ou plus flexibles. Une donnée qui a interrogé Alice Antheaume. « J'ai quand même posé la question a pas mal d'éditeurs de presse pour voir s’ils voyaient des tentatives de négociation sur les abonnements. Ils font pas mal d’études de leurs côtés pour savoir s' ils doivent faire du discount, s’ils font des offres spéciales “ pouvoir d’achat ”, etc … Pour l’instant, tous ceux que j'ai interrogés m'ont dit qu’ils n'en voyaient pas le besoin et que ça ne correspondait pas aux attentes de leur public. Cela ne veut pas dire que ça ne va pas arriver, mais on va dire que pour l'instant, ce chiffre ne s'incarne pas dans la stratégie des médias. Je pense que ça va évoluer parce que  les gens sont en train d’éplucher leurs factures et que c’était peut-être un petit peu tôt, au moment où on a commencé la rédaction du rapport, pour parler de l'inflation ».

8. … mais plus à même de payer plusieurs abonnements.

Autre particularité : la France est l’un des seuls pays dans lequel dans lequel on observe une tendance à detenir plus d'un abonnement à un titre de presse. Le rapport suggère que l’existence d’un certain nombre d’offres bradées pourrait expliquer ce phénomène mais n’avance pas plus d’explications. « On a enquêté sur ce chiffre, comme il était différent des autres pays, assure Alice Antheaume, avec les équipes du Digital News Report on a essayé de comprendre pourquoi c'était différent en France pourquoi il y en avait deux et j’ai passé beaucoup de coups de fil … Je n’ai pas la réponse à cette question. Cela fait partie des mystères de cette étude. Je ne sais pas pourquoi. J’espère que je vais trouver la réponse, si vous la trouvez, dites-le-moi (rires) ».

Si rien ne permet de confirmer que les prix cassés proposés par les éditeurs de presse conduisent les Français·es à souscrire à plusieurs abonnements, ces offres constituent néanmoins une inquiétude pour l’année à venir selon le Reuters Institute, qui prédit que le churn (NDLR : la perte d’abonnés) « risque de devenir un problème majeur dans l’année qui vient et au-delà ». Cette problématique est toutefois bien comprise et anticipée par les éditeurs de presse, rassure Alice Antheaume. « Je pense qu'ils l’ont bien en tête. Dans certains pays, étudiés par le Digital News Report, on voit déjà apparaître ces stratégies d'arbitrages dans les foyers qui essayent de retirer ce qui n’est pas indispensable. J'ai contacté des éditeurs pour savoir si c’était un sujet au niveau de la désaffection et des sources de désabonnement depuis qu’on parle de l'inflation et du pouvoir d'achat, pour l’instant c’est non. Mais ils l’ont bien en tête ».

Face à ces enjeux, les médias français développent de nouveaux modèles afin de s'adapter aux réalités économiques du secteur. « La très grande chance en France, c’est qu’on a un grand modèle de diversité de médias, se réjouit Alice Antheaume, dans le positionnement éditoriale mais aussi dans le business model.  Il faut un peu de tout. Il y en a qui sont sur la publicité, ceux qui sont sur de l’abonnement et il y a ceux qui sont dans des stratégies de diversification … C'est vraiment la richesse des médias en France ».

9. Les progrès de l’IA au menu du Digital News Report 2024 ?

Le rapport ne mentionne que très peu l’intelligence artificielle et ses impacts sur l’information en ligne, mais au vu de l'intérêt - ou de l'inquiétude - qu'elle suscite dans le milieu des médias, elle pourrait faire l’objet d’une étude plus poussée pour la prochaine édition du rapport. « À mon avis, l'année prochaine, dans le prochain Digital News Report 2024, cela va être un gros item que l’on va étudier, avance Alice Antheaume, cela dit, pour l'instant, la tendance en France c’est de sortir des chartes pour dire : je suis sur le sujet, j'ai une sorte de cadre et je ne fais pas comme si ça n'existait pas ». Ce fut en effet le cas en France, avec Le Parisien ainsi qu’outre-Manche chez The Guardian. Mais comme le rappelle Alice Antheaume, l’usage de l’intelligence artificielle est loin d’être une nouveauté. « Je pense par exemple au Parisien qui dispose d’un système de veille sur l'information, notamment dans les différentes localités qu’ils ont à couvrir, pour aider les journalistes à mettre en place une veille un peu plus efficace. Mais est-ce que c’est bien connu ? Je pense qu'il faut quand même se dire que ça fait longtemps que ça existe. On passe en effet à une autre étape, parce que c'est plus massif et parce que ça pose plein de questions sur la production de contenus, jusqu'où on va en termes d'images, de vidéos ... Mais ce n'est pas non plus complètement nouveau ».

10. Vers une évolution de l’importance accordée aux médias du service public ?

Si le rapport met en lumière la confiance accordée aux médias du service public, régulièrement consultés par les Français·es, les sondé·es sont moins à même de juger le service public comme étant « essentiel » (22% des Français·es assurent que les médias du service ne sont pas importants pour eux).

Est-ce que la fin de la redevance audiovisuelle, actée l'année dernière par le gouvernement, ainsi que les débats autour de la privatisation des médias publics pourraient avoir un impact sur le rapport qu'entretiennent les Français·es avec le service public ? « Je n'ai pas de boule de cristal, répond Alice Antheaume, mais ça va être très intéressant à étudier ».


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Owen Huchon est journaliste chez Médianes. Il est en charge de la communauté.