Le média du mois : Surf Session

Chaque mois, un·e membre de l'équipe vous dresse son analyse d'un média qu'il ou elle apprécie particulièrement. À l’aube de l’été, Pauline Butel, chargée de l’accompagnement et de la formation chez Médianes, Angloye et passionnée de surf, vous parle de la revue Surf Session.

Pauline Butel
Pauline Butel

Lorsque j’ai découvert le surf, ce qu’était concrètement le surf, je me suis rendu compte que c’était bien plus qu’un simple sport ou un loisir. C’était un monde qui s’ouvrait à moi. Avec son histoire internationale, héritière d’Hawaï, traversée par les effets de la colonisation, de l’appropriation culturelle et de la mondialisation, le surf suit sa propre temporalité, ses propres révolutions technologiques, régi par ses codes, ses mythes, ses figures fondatrices et emblématiques. De cette contre-culture postcoloniale et marginale à la culture mainstream exportée aux quatre coins du globe sous un jour uniforme, j’avais soif de me saisir de cet univers.

Errances Instagram et Internet.

Surf. Culture surf. Beach Culture. Corps parfaits. Blond décoloré. Surf de gros. Green waves. Shape. Shaper. Shapeuse ? Nose dive. Take off. Canard. Zone d’impact. Shore break. Bells Beach. Sponsors. Quicksilver. Rip Curl. Wetsuits. 4/3. 5/4. 3/2. Springsuits. Tubes. West coast. Pacific coast. Teahupo’o. Tahiti. La Réunion. Australie. Requins. Johanne Defay. Justine Dupont. Marco Mignot. Ramzi Boukhiam. Kelly Slater. Bethany Hamilton. Free Surf.

Et puis je découvris Surf Session, revue papier providentielle avec une approche à la fois esthétique, littéraire, anthropologique, et technique du monde du surf (doublée d’annonces publicitaires bien ciblées). Née en 1986 à Biarritz, la revue a vu les années passer et le monde se transformer. Elle est une sorte de témoin de l’Histoire, celle du surf et celle d’un monde global, par ses mouvements éditoriaux, par les évolutions de sa forme.

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Pour le plaisir de partager cet univers avec vous, voici une petite playlist Spotify concoctée spécialement pour l'occasion, à écouter entre deux sessions de surf 🤙

Une revue témoin d’un monde en mouvement

Ce qui m’a tout de suite plu avec Surf Session, c’est son édito et ses dossiers thématiques culturels. Ses portraits aussi. Tous ces contenus forment un manifeste renouvelé de l’attachement de la revue à une certaine conception du surf et de la culture surf.

Retour aux origines. Les premières pages de Surf Session ouvrent systématiquement sur une réflexion mettant en tension les problématiques qui traversent le monde du surf, ses zones d’ombre, ses contradictions, avec son histoire. L’actualité croise la culture, l’anthropologie, l’histoire, l’art, la technique, ainsi que celles et ceux qui forment cette communauté souvent fantasmée : les surfeur·ses.

Littéraire, parfois même poétique, Surf Session interroge son monde sans perdre l’esprit surf. On comprend rapidement à travers ses pages tout l’enjeu que représente le fait d’être capable d’évoluer avec son temps, d’interroger son monde et ses fondements, sans en perdre l’essence. La revue met en exergue des problématiques qui imprègnent le monde du surf autant que nos sociétés globales — notamment occidentales : place et représentation des femmes, des minorités racisées, des cultures et des continents, écologie, société de consommation galopante, sirènes marketing et dictature de la mise en scène de soi... Surf Session décrit la trajectoire d’une contre-culture, aujourd’hui intégrée, ses actualités et ses enjeux. À mon sens, la revue Surf Session interroge des problématiques que l’on retrouve au sein même de ses pages — faible représentation des minorités raciales et de genre, développement de numéros spéciaux féminins (Surfeuses, anciennement Surf Mademoiselle) imprégnés des écueils de la presse féminine traditionnelle, publicité entérinant un certain mode de consommation de la culture surf…

Pourtant, on sent la volonté réflexive et d’évolution de la revue – parfois maladroite, encore ténue. Les portraits de femmes se développent lentement mais sûrement aussi au sein de Surf Session (le magazine principal). Par ailleurs, l’existence même de Surfeuses, annexe de la revue principale paraissant deux fois par an, au printemps et à l’été, est une façon de donner de la voix et de l’espace aux femmes dans le monde du surf alors que celles-ci peinent depuis des années à y prendre leur place. Je trouve néanmoins un peu dommage que ce média soit plus proche d’un hors-série que d’une revue principale.

La dernière édition du hors-série Surfeuses

Surf Session semble tendre doucement vers la décolonisation de ses pages. Les dossiers sur d’autres cultures non occidentales se font plus présents.

La conscience écologique et environnementale commence aussi, balbutiante, à se faire une place dans les lignes de la revue, à travers, notamment, la voix de surfeur·ses impliqué·es dans la lutte pour la préservation des océans.

Si le média n’est pas particulièrement en avance sur ces problématiques globales et transversales, la conscience de la nécessité de les traiter semble être bien présente. Malgré quelques maladresses ou manques encore persistants, j’ai envie de croire que Surf Session, la culture surf et la communauté surf, peuvent relever ces paris et changer pour le mieux en devenant plus inclusifs, plus représentatifs, plus ouverts et durables.

À dévorer des yeux

Pour ne rien cacher, Surf Session, c’est aussi une revue à regarder. En tout cas, pour ma part, j’adore en feuilleter chaque nouveau numéro avant même de le lire, juste pour le plaisir des yeux. Pour le plaisir de voir défiler avec sobriété et élégance des photographies incroyables de vagues, de levers et de couchers de soleil capturées par l’œil de photographes expert·es. Lumière, texture et mouvement donnent à la revue une tonalité et un rythme particulier·ères. L’océan s’étend à perte de vue. Des vagues plus parfaites et inaccessibles les unes que les autres prolongent le rêve surf, le fantasme de la sensation que l’on pourrait avoir en les surfant. Les visages aux regards tantôt délavés, tantôt profonds et les peaux marquées et ridées par le soleil disent le plaisir, la sérénité, l’application, la persévérance, les rires mais aussi l’adrénaline, les peurs, les déboires, mais aussi les générations et le temps.

À travers ces photographies, à travers des articles dédiés aux artistes, Surf Session s’éloigne de la dictature de l’image mainstream instagrammable du surf pour adopter sa propre esthétique, avec une véritable dimension artistique. Elle relève le pari de travailler avec un œil artistique sur des aspects parfois techniques et matériels. Surf Session dégage pour moi quelque chose de doux, d’intime et de fluide. Ni artificiel. Ni superficiel. Ni angoissant — dédicace à tous ces contenus Instagram de l’enfer qui nous font croire que nous ne serons jamais au niveau. Surf session, c’est une prolongation visuelle et matérielle de mon rêve de surf.

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Je parle bien de la revue papier ici, pas du site ! Le site pourrait faire l’objet d’une présentation propre, mais il suscite chez moi moins d’engouement malgré la praticité de ses contenus en accès libre. Sans comparaison, la revue papier a, elle, ravi mon cœur.

Un phare dans la nuit

Surf Session est une revue étrangement accessible, sans être toutefois destinée aux néophytes. Elle demande de chercher par soi-même en marge d’un article les références, les mots qui sont employés (beaucoup de termes sont techniques), d’aller se renseigner sur les personnes dont il est question. Pour autant, si l’on se donne cette peine, la revue permet de plonger pleinement dans le monde du surf et sa culture, passée et actuelle. Elle permet une forme d’acculturation au monde du surf et de comprendre autant d’aspects techniques, de faits d’actualité, que sa philosophie et ses problématiques profondes (ou son mindset comme diraient certain·es par ici). Je dirais donc que Surf Session, c’est un peu un phare dans la nuit, si l’on est véritablement passionné·e et curieux·se.

Sur un plan beaucoup plus trivial, la revue revêt également une utilité simple grâce à ses pages publicitaires, ses recommandations (combinaisons, maillots, protection solaire, bouchons d’oreille…) et ses bonnes adresses (écoles de surf, surfcamps, shaper·euse…). Au milieu de l’immense gamme de choix qui existe et de tout le marketing qu’il y a autour des marques et des lieux du surf, avoir quelques recommandations est très bienvenu ! Cela dit, ne nous mentons pas, Surf Session s’adresse visiblement à des personnes avec des moyens financiers importants… Je déplore un peu l’absence de recommandations sur l’achat en seconde main, les lieux en ligne et hors ligne où trouver du bon matériel d’occasion et des conseils plus concrets pour bien choisir son matériel. Cette dimension me fait parfois penser que la revue est pensée en premier lieu pour des publics privilégiés dont le look compte tout autant, si ce n’est plus, que leur rapport au surf.

Bien que j’apprécie moins me rendre sur le site du média, il faut admettre que les articles pratiques (conseils techniques), plus rares dans la revue papier, les vidéos test de matériel, les vidéos tutos, même les prévisions météo, qu’on y trouve sont un plus. En accès libre, ces contenus permettent d'en découvrir d’autres.

Le site Internet de Surf Session

Sans proposer d’agenda, c’est aussi notamment sur le site qu’on peut facilement découvrir des événements mondiaux ou locaux liés à la culture surf (festivals de films, compétitions…). Surf Session permet donc de se diriger pas à pas dans cet univers en faisant des choix un peu plus éclairés qu’avant la lecture (en tout cas je l’espère !) 

Digressions par déformation professionnelle

Depuis mon petit bout de serviette à la plage de La Madrague, à Anglet, où j’observe les surfeur·ses expérimenté·es prendre des vagues souvent bien trop grosses et trop creuses pour moi ; au Deus Ex Machina (boutique et café situé dans Biarritz mélangeant culture surf et mécanique, NDLR) les jours de pluie devant ma tasse de café, je trimballe ma petite revue avec moi. À mesure que je la parcours, je me plais à réfléchir à ses coulisses, à son fonctionnement interne, à ses grandes lignes stratégiques et ses défis. Je dissèque de loin la matière qui dépasse et réfléchis à ce qui pourrait être fait différemment.

Le développement du site, d’une chaîne YouTube, d’un partenariat avec le podcast de surf Impact Zone, le développement de Surfeuses, la refonte de l’identité visuelle, la création d’un compte Instagram, apportent matière à réflexion sur l’évolution du média et sa mobilité. Passé par une liquidation judiciaire et un rachat en 2023, Surf Session est un média qui, comme tant d’autres, peine à évoluer dans un écosystème en constante évolution et aux contraintes sectorielles fortes. Il tend à s’adapter en proposant des articles gratuits en ligne, l’achat en kiosque et sur abonnement de la revue, en ayant recours aux annonceurs, mais aussi en se diversifiant avec des produits dérivés : la boutique propose des livres, bandes dessinées, guides thématiques, box thématiques…

Je me demande toujours aussi comment est construite leur stratégie de diffusion. En tant qu’abonnée, j’ai déjà parfois reçu plusieurs fois le même numéro, ou eu des retards importants de réception. 

J’examine Surf Session avec une forme d’affection. Mon passé d’historienne n’est jamais loin. Je vois dans cette revue qui a traversé le temps depuis les années 1980 une petite pépite de concentré d’histoire qui s’est adaptée, tant bien que mal, avec plus ou moins de succès, aux difficultés et aux évolutions de l’écosystème médiatique, au tournant numérique, aux évolutions des usages et des mentalités, à l’incorporation même de la contre-culture surf (cette revue n’en est-elle d’ailleurs pas une des matérialisations ?), aux problématiques de notre temps (genre, race, écologie). Il y a quelque chose de l’ordre du témoignage, de la mémoire, à la fois dans l’analyse et le recul sur le temps présent et son expérience matérielle quotidienne, qui me touche chez Surf Session. La revue essaye, tend, évolue, interroge, prend conscience autant qu’elle matérialise ces mêmes écueils et problématiques. Elle vit son monde de plein fouet. Elle a quelque chose de profondément humain.

Pour aller plus loin

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Pauline Butel

Pauline est responsable de l'accompagnement chez Médianes. Elle est en charge du Programme Médianes, et des sujets relatifs à la formation.