Cécile Sourd, Mediapart : « On ne peut pas révéler des choses chez les voisins et ne pas faire le ménage chez soi »

Cécile Sourd est la directrice générale du journal en ligne indépendant Mediapart, spécialisé dans l’enquête et les révélations exclusives. Elle est l’invitée du premier épisode de la deuxième saison de Chemins, le podcast de Médianes.

Marine Slavitch
Marine Slavitch

Dans ce premier épisode de la deuxième saison de notre podcast Chemins, nous recevons Cécile Sourd, directrice générale du journal en ligne indépendant spécialisé dans l’enquête Mediapart. Fort de ses 220 000 abonné·es numériques payants et 139 collaborateur·ices, le média fête cette année ses quinze ans et passe un cap avec le départ d’Edwy Plenel, figure historique de la rédaction. Comment gérer cette transition ? Comment chercher le soutien de 200 000 abonné·es ? Comment être aussi exigeant en matière de management que dans le traitement journalistique ?

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Les points clés

  • Les équipes de Mediapart sont composées à 50% de la rédaction et à 50% des métiers commerciaux, marketing et stratégiques du journal.
  • Le chiffre d’affaires de Mediapart est issu à 98% de leurs abonnements. Le journal refuse tout type de subvention publique, toute publicité et tout apport commercial venant des grandes plateformes.

 « Plus que jamais, nous pensons que l’indépendance est la clé de notre succès. Mais nous sommes en permanence en compétition avec des médias qui peuvent proposer des abonnements bradés avec des accords liés à Google. C’est un rapport particulier, on se retrouve un peu isolé·es. On se refuse à utiliser un certain nombre de subterfuges, mais en même temps, on ne perd pas de vue notre objectif qui est de grossir encore plus afin d’apporter notre information auprès d’un plus grand nombre de lecteurs et de lectrices. »

Extrait du Carnet des 15 ans de Mediapart, diffusé à l'occasion de l'anniversaire du média
  • Le capital de Mediapart est depuis 2019 contrôlé par le Fonds pour une presse libre que le journal a lui-même créé. Le FPL est une structure à but non lucratif au service de la liberté et de la pluralité des entreprises de presse. Elle permet à la fois au journal de garantir son indépendance économique et de reverser des fonds à des médias indépendants. 

 « Le Fonds pour une presse libre fait partie de la philosophie de Mediapart. Mais il ne nous verse pas d’argent et ne pourrait nous venir en aide si nous en avions besoin. Nous le voyons comme une manière de contribuer à l’émergence d’initiatives qui semblent plus nécessaires que jamais dans le contexte de concentration des médias actuel. »

  • 2023 marque le début d’une nouvelle ère chez Mediapart avec le départ d’Edwy Plenel à la tête de la rédaction et à la transmission de la direction générale entre Marie-Hélène Smiejan et Cécile Sourd. Le journal avait déjà connu un premier passage de flambeau en 2018 entre François Bonnet, cofondateur du journal qui a pendant dix ans été son directeur éditorial, à Stéphane Alliès et Carine Fouteau. 

 « Ce sont des moments qui se préparent longtemps à l’avance. Avant d’être nommée directrice générale, j’ai travaillé pendant cinq ans aux côtés de Marie-Hélène Smiejan. Le départ d’Edwy Plenel se prépare également étant donné qu’il incarne le journal. Pour autant, nous ne voulons pas l’effacer, il continuera d’exister et nous partageons nos réflexions à ce sujet avec l’ensemble de l’équipe. En revanche, il est clair que nous voulons donner suite à la personnalité connue et médiatique d’Edwy Plenel à une pluralité de visages, Mediapart étant un projet collectif. Nous souhaitons que les nouveaux visages du journal représentent la société telle qu’elle est. »

Cécile Sourd et Marine Slavitch lors de l'enregistrement de Chemins.
  • La clé du succès réside dans la préparation de la transmission et de la suite d’un média.

 « Transmettre un projet qui a été le bébé de cofondateurs et cofondatrices à une nouvelle équipe nécessite du travail en amont mais également beaucoup de confiance et d’humilité de la part des cofondateurs et cofondatrices historiques. »

  • Cette année, Mediapart fête ses quinze ans. Le journal publie à cette occasion un ouvrage qui synthétise quinze de ses enquêtes les plus emblématiques, part en tournée dans quinze villes et communique grâce à une campagne d’affichage et de spots à la radio. 

 « C’est une dépense rare mais dont nous sommes satisfait·es. Il y a une forme d’invisibilisation du travail de Mediapart. Nous sommes rarement cité·es dans les médias traditionnels, moins invité·es sur les plateaux de télévision. Cette campagne, c’est une façon de revenir vers le public et l’investissement en valait la peine. Concernant la tournée, nos rencontres sont ouvertes à tous et toutes et nous sommes dans l’idée d’un dialogue avec notre public. Cela nous permet de ne pas être en surplomb de la société telle qu’elle est. Il faut toujours aller rencontrer les gens, ce sont elles et eux qui nous font vivre et ce sont elles et eux qu’il faut écouter. »

Visuel du livre publié à l'occasion des 15 ans de Mediapart aux Éditions Le Seuil
  • Mediapart publie régulièrement des enquêtes sur le management toxique dans les grandes entreprises françaises. Comment être aussi exigeant en matière de management que dans le traitement journalistique ? 

 « Mediapart est une entreprise qui doit être à l’image de ce qu’elle écrit dans ses colonnes. On ne peut pas révéler des choses chez les voisins et ne pas faire le ménage chez soi. Cela se traduit par un dialogue social très nourri. Nos pratiques internes ont beaucoup évolué, sur la façon que nous avons de nous parler, notamment. Nous avons amélioré la formation de nos managers, notre pôle RH s’est étoffé. »

 « C’est une marche supplémentaire que l’on pouvait franchir pour améliorer l’inclusivité et la parité à Mediapart. Elle veille à notre traitement des inégalités femmes-hommes et elle agit en interne sur la répartition du temps de parole en réunion entre les hommes et les femmes, sur la manière dont on se parle. Elle est vigie interne mais nous avons également mis beaucoup de moyens sur la formation et la sensibilisation de tous·tes les membres de l’équipe dès leur arrivée. On les renvoie vers ces formations si on a l’impression qu’ils ou elles ont oublié des choses. Nous avons la volonté d’être toujours conforme à ce que l’on prône. »

Depuis l'enregistrement du podcast, Lénaïg Bredoux est devenue co-directrice éditoriale aux côtés de Valentine Oberti.

  • L’enquête constitue le cœur de Mediapart mais demeure une forme de contenu qui demande du temps et de l’investissement. Une question également prise en compte dans le management.

 « On a mis en place tout un ensemble d’outils pour cadrer le travail. On veut motiver les gens à se déconnecter plus souvent. On a un accord sur le temps de travail, on a mis en place des outils de gestion du temps autodéclaratifs qui permettent quand on a trop travaillé de déclarer une journée supplémentaire et d’avoir des récupérations. Le pôle RH monitore cela de très près et fait beaucoup de rappels individuels sur la prise de congés. On a mis en place un charte sur le droit à la déconnexion, sur le télétravail. L’équilibre vie professionnelle et vie personnelle est central pour fournir un bon travail. »


Pour aller plus loin


NDLR : le Fonds pour une presse libre a été partenaire de l'édition 2023 du Festival Imprimé, événement co-produit par Médianes ; la journaliste Camille Polloni (Mediapart) est intervenue au nom du Fonds lors d'une table ronde.

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Marine Slavitch Twitter

Marine Slavitch est journaliste chez Médianes. Elle est cheffe de rubrique, en charge de la newsletter de veille.